La Maison-Blanche a décidé de centraliser la manière dont le gouvernement fédéral combat, devant les tribunaux, la régulation de l’intelligence artificielle au niveau des États, en ordonnant au Département de la Justice (DOJ) de créer une « task force contentieux sur l’IA ». Cette initiative, lancée par un décret présidentiel du 11 décembre 2025 et formalisée par un mémorandum du Procureur général en date du 9 janvier 2026, est présentée comme une réponse à ce que l’administration qualifie de « patchwork » croissant de règles étatiques en matière d’IA.
Les partisans estiment que cette stratégie protège la compétitivité nationale et réduit les charges de conformité, en particulier pour les startups, en poussant vers une approche fédérale unique. Les critiques, eux, y voient une campagne de préemption agressive susceptible de freiner l’expérimentation des États et d’affaiblir les garde-fous locaux. Quoi qu’il en soit, la nouvelle task force contentieux sur l’IA indique que les batailles de politique de l’IA se déplacent des législatures vers les tribunaux fédéraux.
1) Le décret présidentiel qui a lancé la task force
Le 11 décembre 2025, la Maison-Blanche a publié un décret présidentiel ordonnant au DOJ de créer, dans les 30 jours, une « task force contentieux sur l’IA ». Selon la fiche d’information de la Maison-Blanche qui l’accompagne, l’objectif est d’éviter un « patchwork » de régulations étatiques et de contester les lois des États sur l’IA jugées « inconstitutionnelles, préemptées ou autrement illégales ».
À la différence de nombreuses initiatives interagences sur l’IA mêlant recherche, normalisation, achats publics et planification des effectifs, cette task force a un mandat étroit, centré sur le contentieux. Le décret présidentiel définit explicitement sa « responsabilité exclusive » : contester certaines lois étatiques sur l’IA contraires à la politique énoncée par le décret, au moyen d’arguments constitutionnels et statutaires.
Le déploiement a immédiatement attiré l’attention de la presse. The Guardian a rapporté que le président Trump avait signé un décret visant à empêcher les États de réglementer l’IA tout en créant la task force, et le Wall Street Journal a souligné à la fois la posture d’application et la probabilité de ripostes juridiques et politiques.
2) « Responsabilité exclusive » : une mission purement contentieuse avec des théories juridiques larges
La formulation du décret est inhabituellement directe : la « responsabilité exclusive » de la task force contentieux sur l’IA est de contester les lois étatiques sur l’IA que le Procureur général juge incompatibles avec la politique fédérale. Cela inclut des recours potentiels fondés sur l’inconstitutionnalité de réglementations affectant le commerce inter-États, la préemption fédérale ou d’autres illégalités « selon l’appréciation du Procureur général ».
Ce cadrage est significatif car il anticipe des contentieux sur plusieurs fronts. Des arguments fondés sur la clause de commerce peuvent viser des règles étatiques qui, de facto, régissent des services d’IA fournis hors de l’État, tandis que des arguments de préemption peuvent soutenir que le droit fédéral évince les exigences des États ou que ces règles font obstacle aux objectifs fédéraux.
Des analyses juridiques publiées en décembre 2025 par des cabinets tels que Skadden et Latham & Watkins ont souligné que le décret s’inscrit dans une stratégie plus large de préemption fédérale, conçue pour dissuader ou invalider des règles étatiques imposant des obligations spécifiques à l’IA aux développeurs, déployeurs ou plateformes opérant à travers plusieurs États.
3) Coordination par la Maison-Blanche : qui contribue au choix des lois étatiques à contester
Le décret ne laisse pas entièrement au DOJ le soin de choisir les cibles. Il exige que la task force se coordonne et consulte plusieurs responsables de la Maison-Blanche au sujet des lois étatiques sur l’IA à contester.
Parmi les interlocuteurs nommément désignés figurent le Conseiller spécial pour l’IA et les cryptomonnaies, l’Assistant du Président pour la science et la technologie, l’Assistant du Président pour la politique économique, ainsi que le Conseiller juridique du Président. Cette liste est importante car elle mêle des perspectives techniques, économiques et juridiques, ce qui suggère que l’exécutif souhaite aligner les choix contentieux sur la politique d’innovation et les priorités plus larges de la présidence.
En pratique, cette coordination pourrait influer non seulement sur les textes choisis comme cas tests, mais aussi sur la justification publique avancée par le gouvernement : compétitivité, limites constitutionnelles et uniformité fédérale. Elle pourrait également peser sur la posture de règlement amiable et sur l’opportunité pour le DOJ de solliciter des injonctions préliminaires afin de suspendre rapidement l’application d’exigences étatiques en matière d’IA.
4) Évaluation du Département du Commerce sous 90 jours : alimenter un vivier de cibles
Le décret enjoint le Département du Commerce de publier, sous 90 jours, une « évaluation des lois étatiques existantes sur l’IA ». Cette évaluation n’est pas seulement descriptive ; elle vise à identifier les lois jugées « contraignantes » et à signaler celles qui doivent être transmises à la task force contentieux sur l’IA.
Au minimum, l’évaluation du Commerce doit identifier les lois étatiques sur l’IA qui exigent de modifier des « résultats véridiques », ainsi que celles qui imposent des divulgations ou des rapports violant le Premier Amendement ou d’autres dispositions constitutionnelles. Ce périmètre minimal donne un indice clair sur la posture contentieuse attendue par l’administration, notamment en matière d’expression contrainte et de réglementation fondée sur le contenu.
Parce qu’il s’agit d’un examen formel et centralisé, cette évaluation peut aussi faire office de cartographie de la fragmentation réglementaire : où les États imposent des obligations en matière de documentation des modèles, d’étiquetage, de transparence, de biais ou de sécurité. Une fois publiée, l’industrie et les procureurs généraux des États scruteront vraisemblablement la méthodologie et les conclusions constitutionnelles auxquelles le Commerce parvient.
5) Pression via les financements du haut débit : lier les lois « contraignantes » sur l’IA à l’admissibilité au BEAD
L’un des volets politiquement les plus puissants du décret est le lien établi entre les lois étatiques « contraignantes » sur l’IA et les financements fédéraux du haut débit. Le texte rattache des constats défavorables de « contrainte » à des restrictions d’éligibilité au programme BEAD (Broadband Equity, Access, and Deployment), précisant que les États dont les lois sur l’IA sont « contraignantes » peuvent être rendus inéligibles à certains fonds autres que ceux destinés au déploiement, « dans toute la mesure permise par le droit fédéral ».
Ce mécanisme ajoute de facto un levier budgétaire à côté du contentieux. Même avant toute décision judiciaire, la perspective d’un accès réduit à certains fonds fédéraux peut inciter les États à modifier, retarder ou restreindre leurs règles sur l’IA, en particulier si ces règles sont présentées comme entravant des services activés par l’IA liés aux écosystèmes du haut débit.
La couverture du Wall Street Journal a souligné cet angle financier et la probabilité de réactions, car conditionner des avantages à des concessions politiques sans lien direct peut susciter des recours en droit administratif et une résistance politique. Les États pourraient arguer que ce lien est coercitif, insuffisamment lié au programme financé ou, plus largement, dépasse l’autorité statutaire.
6) D’un projet ayant fuité au lancement officiel : chronologie de la task force contentieux sur l’IA
L’annonce publique de décembre 2025 a suivi des informations antérieures faisant état de la création imminente d’une telle unité. Le 19 novembre 2025, POLITICO a rendu compte d’un projet , divulgué ou confirmé , décrivant une « task force contentieux sur l’IA » au sein du DOJ pour contester les lois étatiques sur l’IA, préfigurant ainsi la stratégie de l’administration avant la signature du décret.
Après le décret du 11 décembre, d’autres sources secondaires ont contribué à diffuser le texte juridique. La langue du décret a été republiée/hébergée au Federal Register (notamment via Justia), et des groupes juridiques et sectoriels, tels que l’American Hospital Association dans un résumé du 12 décembre 2025, ont mis en avant l’orientation en faveur de la préemption et noté qu’un projet législatif était également envisagé.
Le moment de « mise en service » institutionnelle est arrivé le 9 janvier 2026, lorsque le Procureur général a publié un mémorandum déclarant : « J’établis par la présente une task force contentieux sur l’IA. » La note cite la justification du décret selon laquelle le leadership des États-Unis en matière d’IA favorise la sécurité nationale et économique, et selon laquelle une régulation État par État crée « un patchwork de 50 régimes réglementaires différents… particulièrement pour les start-up ». Le Benton Institute a ensuite reproduit les détails de l’avis et renvoyé vers le PDF du mémorandum du DOJ le 13 janvier 2026.
7) Au sein du DOJ : structure, composantes et déroulement possible des contentieux
Le mémorandum du DOJ du 9 janvier 2026 fournit des détails opérationnels sur la direction et les effectifs. Il précise que le Procureur général (ou son délégué) présidera, et que le Procureur général associé assurera la vice‑présidence, ce qui signale une supervision de haut niveau plutôt qu’une initiative portée uniquement par les services de carrière.
La note énumère également les composantes centrales de la task force : l’Office of the Deputy Attorney General (ODAG), l’Office of the Associate Attorney General, l’Office of the Solicitor General et la Civil Division, ainsi que d’autres entités désignées. Cet ensemble laisse entrevoir une capacité à la fois pour des actions en première instance et pour une stratégie d’appel, y compris un positionnement devant la Cour suprême via le Solliciteur général.
Le déroulement du contentieux pourra varier selon la loi de l’État et le for, mais l’architecture laisse présager des arguments coordonnés et reproductibles à travers les juridictions. Les observateurs guetteront des premières affaires sollicitant un jugement déclaratoire, des injonctions préliminaires ou le transfert d’actions d’exécution étatiques vers la justice fédérale, ainsi que des moyens constitutionnels ciblant l’expression contrainte, les charges sur le commerce inter‑États et la préemption fédérale.
8) Ce que cela signifie pour les États, les entreprises et les secteurs réglementés
Pour les États, le décret et la task force contentieux sur l’IA augmentent les enjeux liés à l’adoption de lois sur l’IA qui vont au‑delà des régimes généraux de protection des consommateurs, de vie privée ou de lutte contre les discriminations. Si le Commerce qualifie une loi de « contraignante » ou de problématique sur le plan constitutionnel, notamment lorsqu’elle exige de modifier des « résultats véridiques » ou impose des divulgations obligatoires, les États peuvent faire rapidement l’objet d’un renvoi au DOJ pour contestation.
Pour les entreprises qui conçoivent et déploient de l’IA, l’approche de l’administration pourrait réduire la fragmentation des obligations de conformité si elle parvient à invalider ou à dissuader des exigences étatiques conflictuelles. Dans le même temps, l’incertitude liée à des contentieux pluriannuels peut compliquer la planification, car les entreprises pourraient devoir se conformer aux lois des États pendant qu’elles sont contestées (sauf si leur application est suspendue).
Les impacts sectoriels pourraient être significatifs. Le résumé de l’American Hospital Association indique que les acteurs de la santé suivent de près le décret, probablement parce que les outils d’IA clinique et administrative se heurtent à des règles étatiques qui se recoupent en matière de consommation, de profession et de sécurité. Par ailleurs, une alerte clients de Wiley du 15 décembre 2025 a noté que le décret pointe également vers des actions de la FCC/FTC liées à des normes de divulgation et une théorie de préemption au titre du FTC Act, ce qui confirme que le contentieux n’est qu’une partie d’un effort fédéral plus large visant à encadrer la régulation étatique de l’IA.
La décision de la Maison-Blanche de former une task force contentieux sur l’IA marque un passage d’un débat sur la gouvernance de l’IA principalement porté par des projets de loi modèles et des agences d’État à une contestation fondée sur la préemption fédérale et le contentieux constitutionnel. Le décret présidentiel du 11 décembre 2025 donne la direction, et le mémorandum du DOJ du 9 janvier 2026 fournit la mécanique : supervision par les plus hauts niveaux, capacité d’appel et mission claire axée sur la contestation de lois étatiques sélectionnées sur l’IA.
Que cette stratégie produise une plus grande uniformité nationale ou déclenche des batailles judiciaires prolongées et un conflit État‑fédéral intensifié dépendra de la première vague d’affaires, du contenu de l’évaluation des lois étatiques réalisée par le Commerce et de la manière dont les tribunaux réagiront aux théories portant sur l’expression contrainte, les charges pesant sur le commerce inter‑États et la préemption. Pour l’heure, un résultat est déjà clair : la politique de l’IA aux États‑Unis entre dans une phase plus conflictuelle, portée par le contentieux.